Mon duathlon avec une déficiente visuelle, une autre vision du sport

groupe

J’ai souvent couru pour une association ou pour une cause, estimant que j’ai la chance d’avoir mes deux jambes et une santé qui me le permet.

Il me semble donc naturel de penser parfois à ceux qui n’ont pas la chance de pouvoir pratiquer une activité sportive telle que la mienne et de partager la joie que j’éprouve.

Quand on m’a proposé d’accompagner un déficient visuel sur le duathlon de Chantilly, j’ai immédiatement eu envie de répondre positivement.

Puis après un temps de réflexion, je me suis dit que je n’étais pas prête pour une telle expérience : je n’ai jamais fait de duathlon, ni de triathlon et faire du tandem n’a rien à voir avec le vélo. Quant à conduire une personne non-voyante !

J’adore les défis, donner du plaisir aux gens et leur transmettre ma bonne humeur et ma joie de vivre, mais accompagner un aveugle est une lourde responsabilité : il faut devenir ses yeux et être attentive à chacune de ses réactions.

Je ne maîtrisais pas suffisamment le cyclisme – que dire du tandem ! – pour me sentir suffisamment à l’aise.

Mais mon amie triathlète Sandra a fini par me convaincre de venir faire un essai, qui a été transformé comme vous vous en doutez…

Retour sur une aventure humaine que je ne suis pas prête d’oublier…

L’ISVHN, une passerelle entre handicap et sport

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L’ISVHN est une association qui existe depuis le 19 novembre 2012.

Son objectif ? Permettre à des personnes atteintes d’un handicap de pouvoir participer à des projets sportifs.

Des personnes atteintes de cécité se réunissent avec des pilotes pour faire du tandem : l’idée est de réaliser un réseau national avec une devise : « Un tandem et des yeux pour deux ».

Une équipe dynamique, composée de plusieurs bénévoles, oeuvre pour sélectionner les pilotes, organiser des entraînements et des projets pour donner du plaisir aux personnes en situation de handicap.

J’en profite pour en citer deux dont l’implication force l’admiration : Marc et Nadège.

J’ai été à leur contact pendant plusieurs semaines, car accompagner une personne atteinte de cécité ne s’improvise pas.

Un essai concluant

L’idée a fini par faire son chemin : je brûlais d’envie d’aider une personne, mais ne voulais pas la mettre en difficulté.

Je suis donc allée au mois de juin au Bois de Vincennes pour faire un test, voir si j’étais capable de devenir les yeux d’une autre personne.

J’ai demandé au responsable, Marc, de me dire en toute franchise, à la fin de la session, si j’en étais capable.

Malheureusement, ce soir-là, la personne que je devais accompagner, Céline, n’était pas présente : j’ai donc joué le pilote de Marc, l’organisateur de l’événement, afin qu’il se rende compte de ma façon de conduire un tandem et de mon aisance pour guider un non-voyant.

Mon baptême de tandem a été épique : je n’étais jamais montée sur un tel engin !

Pas facile de coordonner ses gestes avec son partenaire. Certaines manoeuvres ne sont pas évidentes.

Marc a essayé à plusieurs reprises de déséquilibrer notre vélo afin de voir mes réactions.

Il m’a aussi donné des consignes pour m’indiquer comment accompagner pour le mieux un déficient visuel : il faut dire absolument tout ce qu’on voit, anticiper ce qui va se passer pour coordonner les gestes, être rassurant et très à l’écoute.

J’ai ensuite accompagné Pierre, un non-voyant, sur quelques centaines de mètres en course à pied avec une longe : je me suis dit que ce serait plus facile, étant donné que je maîtrise la discipline.

Mais la démarche n’est pas du tout la même : il faut s’adapter à la personne pour l’accompagner au mieux, trouver les bons mots pour la rassurer et la guider.

À la fin de cette soirée, Marc m’a annoncé que mon test était réussi, mais qu’il faudrait bien sûr faire d’autres entraînements et surtout, rencontrer la personne que je devais accompagner sur le duathlon. La notion de confiance est indispensable.

Malheureusement, la période des grandes vacances ne m’a pas permis de rencontrer Céline : nous nous sommes appelées pour en apprendre plus l’une sur l’autre et j’ai essayé de la rassurer sur notre challenge à venir…

 

Le duathlon de Chantilly, une double première

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De ma vie, je n’ai jamais fait de duathlon ou de triathlon : pour mes préparations sur des ultras, je croise les entraînements afin de soulager mes articulations et de faire des activités portées.

Je ne suis donc pas une novice en cyclisme et en natation, même si quelques cours vont s’imposer avant de me lancer sur une vraie compétition : ma façon de nager laisse quelque peu à désirer, même si je reste plutôt rapide et endurante.

Pour ma partenaire, Céline, c’était aussi une grande première !

Mais laissez-moi vous la présenter : cette jeune femme de 23 ans, pétillante, pratique l’aviron.

Positive et pleine d’humour, elle s’est façonné un petit univers autour de son compagnon attentionné, Guillaume, et de son fidèle Zed, un magnifique chien guide d’aveugle.

La Bee adore les animaux et n’a pu qu’être séduite par Zed. C‘est le chien dont tout le monde peut rêver : attentif, protecteur, doux, un tantinet têtu et glouton.

Après avoir recueilli les sensations de Céline, nous avons réglé notre tandem et parlé de notre objectif du jour : simplement franchir la ligne d’arrivée, mais en ayant pris du plaisier.

Je dois bien l’avouer, la pression était à son comble pour moi – allais-je être capable de conduire Céline, de la rassurer, de la mener au bout de ce challenge ? – et comme à mon habitude, j’ai décidé de plaisanter un peu pour détendre l’atmosphère.

En selle pour l’aventure !

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Nous avons gagné le parc à vélos déterminées, après avoir reçu les consignes de Marc.

Après un départ plutôt difficile car plusieurs personnes dans le parc à vélos n’ont pas compris qu’il y avait des déficients visuels et nous ont poussées et parfois sévèrement interpelées, nous nous sommes donné le signal pour monter en selle.

Un moment crucial et délicat, car si la coordination est mauvaise, c’est la chute assurée et je savais que c’était un peu la hantise de Céline – elle avait fait un cauchemar à ce sujet dans la semaine.

Après quelques tours de pédales un peu hésitants, je me suis sentie à l’aise, mais un paramètre est venu quelque peu gâcher la fête : le bruit des voitures.

La circulation ne pouvait être interrompue sur  23 kilomètres : par moments, nous étions sur une file, parfois sur deux.

Céline a mal vécu le passage des véhicules, leur bruit et était anxieuse à l’idée d’être percutée.

Je me suis rapidement rendu compte que je ne parlais pas assez et qu’il fallait davantage la rassurer, car chaque sursaut provoquait un déséquilibre du vélo.

Le pilote doit alors rééquilibrer le tandem pour ne pas chuter.

J’ai vite compris que si je ne faisais rien, cette expédition allait virer au cauchemar pour Céline : j’ai donc commencé à lui parler de ma vie, de mon fils, pour lui changer les idées, en lui disant que j’étais une maman très protectrice et que je ne mettrais jamais personne en danger, puis je lui ai posé des questions sur la sienne.

L’atmosphère étant plus détendue, nous avons alors imprimé un certain rythme, dépassant même certains compétiteurs.

J’ai décrit à Céline tout ce que je voyais, anticipant les ronds-points, les virages, pour ne pas la déstabiliser.

Nous avons trouvé que les kilomètres défilaient plutôt vite et nous avons même réussi à plaisanter à un moment où Céline a lâché les pédales : les pédaliers n’étant pas dissociés, nous aurions pourtant pu chuter.

Le plus ? Céline a été grandement encouragée sur le parcours, par des spectateurs mais aussi des coureurs, et elle a répondu aux remarques : je l’ai sentie heureuse d’être là, en toute humilité et simplicité, dans un beau moment de partage. Cela m’a donné des ailes.

Nous sommes arrivées sans encombres au parc, avons rapidement déposé notre tandem et entamé l’épreuve de la course à pied.

Quatre kilomètres ce n’est rien quand on est un coureur entraîné et voyant.

Mais pour Céline, un véritable calvaire a commencé : après 300 mètres de course, elle a voulu s’arrêter car elle avait une douleur au genou. Je lui ai alors dit qu’il n’y avait pas de problème, qu’il fallait se sentir bien et que nous reprendrions quand elle le sentirait.

Céline m’a avoué qu’elle ne courait jamais et qu’elle n’aimait pas cela : je lui ai dit que c’était aussi mon cas quand j’ai débuté, car je courais avec une personne qui ne faisait pas comme il fallait.

Au fur et à mesure de la discussion, une confiance s’est installée et Céline m’a demandé à certains moments de reprendre la course sur les portions où il n’y avait pas de réelles difficultés et où le  sentier était assez large, pour ne pas sentir les coureurs la frôler.

Si l’épreuve lui a paru difficile, j’ai essayé de la motiver jusqu’au bout, lui faisant entrevoir la satisfaction qu’elle aurait de franchir la ligne d’arrivée devant les yeux admiratifs de son compagnon et de son chien.

Elle l’a  fait !

Vous dire notre chrono ? Je n’en sais absolument rien : la victoire est là, c’est le principal.

Je vous parle souvent de franchir son Everest : celui de Céline était cette ligne et elle y est parvenue, c’est le seul résultat qui compte…

Mes impressions de Bee ?

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Nous avons franchi la ligne avec le sourire, mais celui de Céline était rayonnant à souhait.

J’en ai encore des frissons, rien qu’en me rappelant l’émotion palpable ressentie sur mon bras.

Je crois que c’est le plus beau cadeau que j’ai jamais reçu lors d’une course, plus parlant qu’une médaille ou une coupe : le simple « merci » de Céline a illuminé ma journée.

Je suis fière d’elle et extrêmement admirative : quelle détermination !

Certains auraient baissé les bras, mais elle, elle a tout donné, bravant son handicap et ses peurs. Une véritable championne !

Nous avons vécu un moment de partage exceptionnel, empreint de confiance et de simplicité.

Notre binôme a parfaitement fonctionné : nous avons de nombreux points communs.

J’ai bien évidemment envie de continuer, mais j’ai aussi apprécié l’épreuve et son ambiance : l’envie de tester le triathlon recommence à me démanger. L’ambiance des épreuves était magique.

Cette épreuve donne une belle leçon de vie : bien des coureurs se plaignent et ne sont jamais satisfaits de leurs temps, etc.

Bien des handicapés aimeraient simplement avoir la possibilité de courir, de pratiquer normalement leurs activités, de ressentir de la joie…

Ayons conscience de la chance que nous avons et restons humbles…

 

Merci à l’association IVSHN pour sa confiance et le privilège qu’elle m’a accordé en me faisant vivre un tel moment.

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